Discours prononcé lors du colloque organisé par The Economist

par Yvan Catel  -  22 Mai 2015, 23:39

Discours prononcé lors du colloque organisé par The Economist
Alexis TSIPRAS
Amies et amis,
Mesdames et Messieurs,
Je remercie les organisateurs du colloque pour leur aimable invitation. C’est, en effet, la quatrième fois que j’ai l’occasion de parler de cette tribune, mais la première fois en qualité de Premier ministre.
Je suis heureux de participer à cette institution financière annuelle, dans ce forum économique, qui chaque année donne l’occasion d’entendre et de discuter les différents concepts politiques et économiques qui définissent les grandes lignes du débat public, tant au niveau international qu’au niveau européen.
Nous parlons de concepts politiques et économiques qui ne trouvent pas leurs sources aux exercices menés par les économistes dans des conditions de laboratoire, mais qui sont définis par les oppositions sociales inhérentes à toutes les sociétés occidentales modernes. Et en effet ces concepts politiques et économiques sont liés à des hypothèses idéologiques qui sont par définition divergentes.
Il appartient donc aux gouvernants politiques et étatiques de résoudre chaque fois cette antinomie de la façon la plus efficace possible. Parce qu’en fin de compte, c’est la politique qui déterminera à chaque instant ce qui est juste et ce qui est injuste, ce qui est légitime et ce qui est illégitime, ce qui est possible et ce qui est impossible. Pendant cinq ans, en Grèce, le pouvoir politique des vieux partis a complètement échoué à sortir le pays de la crise. Il n’a pas réussi à harmoniser et synthétiser les attentes différentes de chaque partie de la société grecque, à créer une idée inaltérable de la justice sociale et à définir des principes durables pour les perspectives d’avenir du pays. Il a en revanche choisi de se rallier aux idées les plus extrêmes et partiales, aux forces les plus extrêmes et partiales au niveau mondial et européen et de mettre en œuvre une politique d’austérité extrêmement rigoureuse au détriment de la très grande majorité de la société grecque .
A l’intérieur de cette élite politique a dominé l’idée – avec naturellement l’aide et le soutien des économiquement puissants – que la crise en Grèce a été provoquée par les droits sociaux des travailleurs et des retraités, que la crise en Grèce a été provoquée par l’ampleur excessive du secteur public, et par la persistance des politiques protectrices.
Et sur cette base faussée a été érigé tout le mécanisme de la restructuration de l’économie et de la société grecque qui a duré plus de quatre ans et a été nommé Mémorandum.
Mesdames et Messieurs,
Le mémorandum n’était pas une simple erreur économique, un mauvais programme, une inattention. Le mémorandum était le choix délibéré de charger le fardeau de la crise économique provoquée par les déséquilibres du système financier et aggravée par les pathologies inhérentes à l’état grec et à son économie, sur le dos du travail salarié, sur le dos des retraités, des travailleurs indépendants de la classe moyenne et des petits entrepreneurs.
En fait, le mémorandum n’était rien d’autre que la tentative de surmonter la crise par une sidérante liquidation des droits et par la liquidation tout aussi sidérante d’un très grand nombre d’entreprises qui devaient servir de base pour une nouvelle accumulation du capital accompagnée de l’acceptation de conditions bien pires pour la majorité sociale. Il était naturellement clair et attendu que cette politique conduirait tôt ou tard, à une longue récession qui était, cependant, au début désirée par les initiateurs du Mémorandum.
Ils savaient très bien ce qu’ils faisaient et pourtant ils l’ont fait. C’est le signe d’un cynisme absolu, le leur. Au temps donc du Mémorandum, les inégalités sociales en Grèce ont grimpé – la Grèce figure aux premières places du classement de l’indicateur de l’injustice sociale – le chômage a triplé, les salaires ont chuté, les pensions ont subi des coupures dramatiques, alors que l’État-providence a été quasiment anéanti.
Les seuls qui n’ont pas subi des pertes dans cette tragédie de cinq ans pour la société et l’économie grecque ont été les riches. Ceux qui ont fait sortir leur argent à l’étranger à temps, ceux qui ont pris l’habitude de frauder déjà du temps des années de croissance et, malheureusement, encore aujourd’hui. Selon une enquête effectuée par le Crédit Suisse, 10% des Grecs les plus riches gèrent en ce moment même 56% de la richesse nationale.
Cette tempête politique et économique qui a traversé notre pays n’a laissé qu’une chose en place : l’état clientéliste et corrompu qui a soutenu l’élite politique et économique de ce pays. Ou plutôt, pour être précis, non seulement elle l’a laissé en place, mais elle l’a conduit à des pratique bien pires.
Aucune des prétendues réformes du mémorandum n’a amélioré le mécanisme de recouvrement des impôts qui s’est effondré, malgré le dévouement de certains fonctionnaires éclairés et à juste titre effrayés. Aucune des prétendues réformes ne s’est attaquée aux relations clientélistes qui engendrent des conflits d’intérêts majeurs au sein du triangle formé dans notre pays par l’élite politique, les propriétaires des médias et les banques, depuis bien longtemps et bien avant la crise. Aucune réforme n’a amélioré le fonctionnement et l’efficacité de la machine étatique, qui a appris à travailler en vue de servir les intérêts privés plutôt que le bien commun.
Ce fut précisément cette situation, à savoir l’incapacité de justifier cette politique extrême, l’incapacité de définir un discours convaincant qui pourrait transformer l’intérêt égoïste de l’élite en un intérêt général bénéfique à l’ensemble de la société, qui m’a amené ici, devant vous, pour parler, pour cette quatrième fois, en qualité de Premier ministre, et non plus en tant que leader de l’opposition.
Et vous savez pourquoi ? Parce qu’on peut tromper beaucoup de personnes pendant un certain temps, certains, même, pendant longtemps. Mais on ne peut pas tromper tout le monde pour toujours.
Mesdames et Messieurs,
Les élections du 25 Janvier ont donné au gouvernement, que nous avons défini dès le départ comme le gouvernement du salut social et de la reprise économique, un mandat clair : le changement de la politique mémorandaire qui a terrassé la société grecque et l’a conduit au bord du désespoir.
Le nouveau gouvernement a une vision complètement différente concernant l’organisation de l’économie et de la société grecque. Une appréciation tout à fait différente des conditions nécessaires pour arriver à une trajectoire de croissance durable, qui permettra de réduire et non pas d’augmenter les inégalités. Parce que si la croissance ne sert qu’à reproduire simplement l’état actuel des choses, laissant intact le fossé social, voire en exacerbant les divisions sociales, alors quelque chose ne va pas dans le « royaume de l’Europe. »
Ce mandat donc, ce mandat qui nous a été confié pour changer les choses dans le pays, nous l’avons mis en œuvre quotidiennement et dès le premier de nos cent jours de gouvernance comme nous mettons aussi au centre du débat public d’une Europe vieillissante une nouvelle vision, une nouvelle approche, la nôtre.
Nous légiférons et nous négocions au nom de la grande majorité sociale qui nous fait confiance, mais aussi au nom de grandes valeurs et d’aspirations, au nom de la justice sociale, de la croissance, pour promouvoir l’égalité.
Parce que l’égalité est l’une des pierres angulaires de l’Europe unie et nous ne devons pas la laisser éroder par ceux qui tout en ayant sans cesse le mot liberté à la bouche oublient la condition qui rend cette liberté possible : et qu’est ce d’autre que cette condition, sinon l’Égalité ?
Nous légiférons et nous négocions donc, guidés par le souci de la protection des intérêts et des aspirations de cette majorité sociale, composée par tous les salariés, par toutes ces personnes de la classe moyenne qui ont été écrasées par quatre ans de déferlements mémorandaires. Et notre objectif est une réédification du principe de la justice sociale, qui permettra la transmutation de la société grecque et européenne de l’état de masse d’individus isolés à celui de véritable communauté.
Notre objectif est de redonner à la politique son sens originel afin d’atteindre l’objectif ultime que nous partageons tous : assurer la prévalence et la viabilité du principe de l’intérêt social en apaisant les tensions et en permettant au potentialités humaines d’atteindre le bien être. Nous légiférons et négocions, toutefois, dans un contexte singulièrement défavorable. Nous avançons, je dirais, sur un terrain miné, soigneusement préparé par le gouvernement sortant des défenseurs du Mémorandum.
Je sais qu’il est de coutume dans notre pays, que les nouveaux dirigeants d’un gouvernement disent qu’ils ont touvé à leur arrivée une terre brûlée. Mais dans notre cas précis, il ne s’agit ni de la reproduction d’un lieu commun, ni d’une emphase. C’est parler avec modération que de le dire. Non seulement nous avons reçu une terre brûlée par nos prédécesseurs, non seulement nous avons reçu un pays paralysé, totalement incapable de fonctionner, mais nous avons reçu un pays dont l’incapacité à assurer le paiement des salaires et des pensions un mois après les élections, à savoir en février 2015, était bien connue du gouvernement précédent.
Dans des conditions difficiles, nous avons réussi à garder le pays debout. Nous avons réussi à assurer pleinement le bon fonctionnement de l’État et à garantir ses obligations alors que nous livrons en même temps un combat de négociations difficiles avec nos partenaires. Et malgré tout cela, malgré ce contexte de pression financière, malgré le fait que la majorité des médias reproduit quotidiennement de sinistres scénarios de faillite, la confiance des citoyens non seulement n’a pas diminué, mais elle a augmenté, et c’est cette confiance qui a permis d’enregistrer une augmentation significative des recettes pour les caisses publiques.
Pendant l’exercice de près de quatre mois de notre gouvernement, l’excédent primaire a atteint 2,164 millions d’euros alors que l’ excédent primaire pour la même période en 2014 était de 1,046 millions et un déficit primaire de 287 millions € était prévu pour les 4 premiers mois de 2015. Et pendant la période du mois d’ Avril, nous avons augmenté les recettes nettes du budget ordinaire de 15,3% par rapport à l’objectif mensuel.
Et ainsi, nous avons non seulement évité le krach prémédité par gouvernement précédent en février, mais nous avons pu aussi assurer le remboursement de toutes les dettes internes et externes du pays, malgré le fait qu’aucune autre tranche de prêt n’a été déboursée depuis Août 2014. Et je tiens à assurer qu’il n’y a aucun risque pour les versements des salaires et des pensions.
Et là, surgit un problème, d’ordre, je dirais, moral. L’accord, il ne fait aucun doute, doit être conclu rapidement. Et la condition nécessaire pour y arriver est d’opter pour un accord loyal et mutuellement bénéfique. Envisager par ailleurs que plus le temps passe, plus s’affaiblira la résistance de la partie grecque et s’estomperont ses lignes rouges est grotesque. Et si vraiment certains le pensent sérieusement, ils feraient mieux de l’oublier, parce que cette option aboutira exactement à l’effet contraire.
Depuis août 2014, nous n’avons pas reçu de nos créanciers la tranche de 7,2 milliards consentie dans le cadre du programme de prêt en cours, ni le 1,9 milliard correspondant aux bénéfices des banques centrales sur les obligations grecques. Ni d’ailleurs le 1,2 milliard payé par l’argent du peuple grec qui a été versé au budget grec et transféré par la FSF à l’ESM. Et cependant, au même moment, et pendant que nous négocions et nous revendiquons le versement de 7.2 milliards, alors que nous sommes privés des versements auxquels nous avons droit, nous avons versé aux mêmes institutions, des sommes à hauteur de 17,5 milliards d’euros.
Et je pourrais à la rigueur comprendre le raisonnement des personnes qui estiment cela légitime en faisant valoir que la loi est la loi du prêteur. Si toutefois quelqu’un prétend que cela est moral, il est clair qu’il manque vraiment d’impartialité.
Mesdames et Messieurs,
Plusieurs personnes critiquent le nouveau gouvernement. Nombreux sont ceux qui disent que, malgré le peu de temps qui nous sépare des élections, nous avons déjà oublié nos engagements électoraux et que nous avons retiré le programme de Thessalonique. En guise de réponse je voudrais faire le résumé de ce qui a été fait par notre gouvernement pendant les cent premiers jours en laissant ainsi les faits parler d’eux-mêmes. Plus précisément donc :
Pendant les cent premiers jours le gouvernement
** a fait le premier pas pour enrayer la crise humanitaire avec le premier projet de loi adopté par le nouveau Parlement : le programme est mis en œuvre en s’élargissant progressivement et couvre les domaines de la nourriture, du logement, de l’accès à l’électricité en apaisant déjà les souffrances de milliers de familles qui en avaient un besoin immédiat.
** Il a pris des mesures immédiates pour relancer l’économie et restaurer la justice fiscale : la facilité de cent versements pour le remboursement des obligations fiscales et de sécurité sociale des citoyens est déjà en cours d’application en permettant à des centaines de milliers d’entreprises de régler leurs dettes, et à des milliers de ménages d’échapper à l’étau du surendettement. Parallèlement, par cette mesure les fonds publics reçoivent des injections de liquidité dont ils ont vraiment besoin.
** Le 11 mai déjà, c’est à dire 24 jours après [la mise en œuvre de cette mesure], environ 380.000 emprunteurs avaient demandé un ajustement aux autorités fiscales du pays. Le montant total des dettes régularisées s’élève à 2,8 milliards €. Pendant la même période qui s’étend jusqu’au 12 mai, environ 144.000 assurés avaient réglé leurs dettes aux fonds de sécurité sociale, leur régularisation représentant au total, environ 3,4 milliards €. Il est par ailleurs intéressant de comparer ces montants, c’est à dire la participation des contribuables et des assurés, avec respectivement les montants et la participation citoyenne limitée qu’avaient essuyés les régularisations proposées par le gouvernement précédent, pour constater que le peuple grec a su démêler l’essor véritable du piège caché . Pendant les 100 premiers jours, le gouvernement a voté et mis en exécution la décision prise pour lutter contre les échanges triangulaires pour mettre fin à l’une des techniques d’évasion fiscale les plus courantes.
** En outre, a été adoptée la première loi pour la démocratisation de l’administration publique qui entre autres efface certaines des injustices flagrantes de la période mémorandaire comme le licenciement des femmes de ménage du ministère des finances, des gardiens scolaires et d’autres fonctionnaires.
** On a mis en application le programme pour la reprise de l’emploi qui sera cofinancé par les fonds versés dans le cadre de l’initiative Juncker à hauteur de 2 milliards en 2015. Et même si nous avons encore quelques difficultés à résoudre, liées aux mauvaises orientations des programmes présentés par le gouvernement précédent qui ne peuvent plus être révoqués, nous pourrons les adapter et les réorienter en les associant à nos propres projets prévus pour le second semestre de 2015.
** Pendant les 100 premiers jours a également été adopté le projet de loi pour la réouverture de l’ERT, réouverture hautement symbolique. Nous avons créé les conditions nécessaires pour que l‘audiovisuel public soit dégagé des tutelles partisanes, de la corruption politique et des gaspillages du passé. Pour un organisme d’information public qui sera le reflet de la nouvelle éthique publique et de l’attachement de la culture politique de la nouvelle gouvernance à la démocratie.
** Pendant les 100 premiers jours, nous avons procédé au décompte des sommes dues par les chaînes de télévision qui était en suspens pendant des années pour des raisons non déterminées ou peut être bien déterminées, tandis que la préparation du projet de loi sur l’octroi de leurs licences en est à l’étape finale.
** Pendant les 100 premiers jours, nous avons entamé des consultations avec les partenaires sociaux et l’Organisation internationale du Travail, afin que bientôt, dans les prochains mois, soit soumis au vote du Parlement un projet de loi pour rétablir l’acquis européen dans les relations du travail, la restauration des négociations collectives et du principe de la prorogation des conventions collectives au delà de leur expiration, la restauration progressive du salaire minimum à 751 euros. Et il est agréable de noter qu’aujourd’hui, après la rencontre du Ministre du Travail avec le Directeur général de l’OIT, l’organisation a publié une déclaration saluant les efforts du gouvernement grec et des partenaires sociaux pour promouvoir les négociations collectives et l’amélioration du marché du travail en Grèce.
** Pendant ces 100 jours, a commencé également son travail la Commission d’enquête sur les conditions de la mise en place des mémorandums.
** Pour la première fois, la revendication nationale des réparations allemandes et du prêt d’occupation a été notifiée officiellement et au plus haut niveau.
** Pour la première fois les personnes dont le nom figurait dans la « liste Lagarde » et par conséquent soupçonnées d’avoir commis une fraude fiscale ont été invitées à payer et à régulariser leur situation fiscale, tandis que les contrôles se poursuivent en s’intensifiant et en s’élargissant.
** Pendant les 100 premiers jours des groupes de travail ont aussi examiné les conditions douteuses de la conclusion de certains accords publics établis par le passé comme par exemple l’accord abusif portant sur le recours au règlement extrajudiciaire des litiges avec la société Siemens.
Mesdames et Messieurs,
voici donc quelques premiers exemples révélateurs du travail titanesque que nous avons entamé pour rompre définitivement avec le passé vicieux et en même temps afin d’assurer la redistribution des ressources et du pouvoir de l’oligarchie – qui demeure et se perpétue par la corruption et l’évasion fiscale – à la grande majorité sociale qui nous fait confiance et attend avec impatience les fruits de nos efforts . Et je tiens à vous dire : ·
Tout d’abord que nous en sommes encore au début. .
Deuxièmement, que nous avons fait tout cela, alors que – je dois l’avouer – je consacre le plus clair de mon temps à la négociation. J’espère qu’il n’en est pas de même dans tous les ministères, mais vous comprenez bien qu’un gouvernement qui doit d’abord résoudre ce nœud, voit ses capacités réduites pour accomplir son œuvre.
Cependant et malgré ces obstacles, nous avons fait beaucoup et ce n’est qu’un début. Nous pourrions faire plus. Nous en sommes au début, nous avançons, nous n’oublions pas. Nous avançons en laissant dans la poussière du temps les forces d’ hier, les forces de la corruption, mais en même temps nous luttons pour ne pas perdre, dans la poussière du temps, la mémoire des grandes inégalités, de la pauvreté, de la dépendance, du malheur, des fléaux qui se sont multipliés au cours de ces dernières années dans notre pays.
Et permettez moi ici, avant de conclure, d’insister sur le problème de la négociation. Comme je l’ai déjà dit nous menons une négociation difficile depuis trois mois. Nous négocions pour notre peuple, nous négocions pour notre pays, mais nous négocions aussi pour l’Europe. Parce que le résultat de cette négociation sera aussi déterminant pour l’avenir de l’ensemble de l’Europe. Entraînera-t-il la continuation de la stratégie de la discipline budgétaire et de la sanction ou bien de nouvelles voies s’ouvriront-elles pour la croissance et le retour de la démocratie en Europe ?
Les premiers jours de la négociation, nous avons été confrontés au problème de la vitesse acquise du Mémorandum. Nous nous sommes trouvés face à l’exigence des créanciers d’accomplir la cinquième évaluation et de mettre en œuvre les engagements pris par le gouvernement précédent avec le retentissant e-mail Hardouvelis. Mais nous aussi, nous avons exigé de nos partenaires un double respect : celui des règles de l’Europe mais aussi le respect du principe de la souveraineté populaire qui est la pierre angulaire de l’organisation démocratique de l’Union européenne.
Nous avons revendiqué et nous avons obtenu, par la décision de l’Eurogroupe du 20 février, comme cela apparaît dans les textes officiels, de faire évoluer les créanciers préalablement attachés au respect du mémorandum et de la cinquième évaluation vers la recherche d’un terrain commun élaboré à partir de nos propres propositions. Cette décision, nous, nous la respectons dans le cadre du débat engagé. Mais pour parvenir à un accord mutuellement bénéfique – et non pas à un accord qui reproduit des impasses – toutes les parties concernées doivent s’en souvenir et respecter cette décision. Le blocage créé par la répétition incessante des réclamations des mesures qui obéissent à la logique mémorandaire qui entraîne automatiquement la répétition aussi incessante de notre demande logique de sortir du cercle des mesures convenues avec le gouvernement précédent n’aide pas à l’avancement des négociations en cours.
Nous, le gouvernement grec, nous continuons de négocier pour obtenir un accord loyal, économiquement et socialement viable, avec nos partenaires. Un accord qui mettra fin à l’austérité, qui assurera la liquidité à l’économie réelle et ouvrira une perspective de croissance au pays. Et cela implique l’accord des partenaires sur quatre points :
** Des excédents primaires bas, en particulier cette année et en 2016 afin de rompre le mécanisme de reproduction de l’austérité et retrouver l’espace budgétaire nécessaire.
** Ne pas ajouter des engagements et des obligations portant sur de nouvelles coupes. Aucune nouvelle baisse des salaires et des pensions, pas de mesures qui vont intensifier les inégalités sociales et ramener l’économie dans une spirale de récession.
** Restructuration de la dette afin de mettre un terme au cercle vicieux des cinq dernières années qui oblige le pays à obtenir sans cesse de nouveaux prêts pour rembourser les précédents.
** Un sérieux programme d’investissements, coordination des financements des investissements, notamment dans les infrastructures et les nouvelles technologies.
À ce stade, un terrain d’entente avec les institutions est en train de se créer sur une série de questions, et cela nous rend optimistes pour les possibilités d’un accord très proche. On a trouvé un terrain d’entente sur des questions telles que les objectifs budgétaires, les changements marginaux dans la TVA qui devraient fonctionner dans le sens de la redistribution en faveur des couches inférieures, mais aussi sur d’autres questions qui touchent au fonctionnement de certaines institutions pour renforcer l’administration du recouvrement fiscal et sur un certain nombre d’autres questions. En même temps, des questions restent encore ouvertes : certains membres des institutions insistent sur des propositions qui visent au changement du cadre institutionnel qui définit le fonctionnement du marché du travail, déjà déréglementé. Ces changements ne peuvent pas être acceptés.
Le paradoxe est que les mêmes personnes qui posent la question de la viabilité du système des retraites sont également celles qui insistent sur la nécessité de poursuivre les mesures mémorandaires qui prévoyaient des coupes supplémentaires. Oubliant peut-être l’une des principales causes de la faiblesse de notre système de sécurité sociale d’aujourd’hui : le célèbre PSI, la décote des fonds d’assurance qui a été réalisée selon leurs propres choix. Et aussi, bien sûr, le chômage massif lié à la crise de ces dernières années.
Ces prochains jours, cependant, nous devons doubler nos efforts afin de parvenir à une évaluation commune des tailles réelles du système d’ assurances pour éviter le problème des proposition ou des estimations basées sur une vision erronée de la situation financière des fonds d’assurance. En tous cas, je veux, depuis cette tribune, assurer au peuple grec qu’il n’y a aucune possibilité, aucune probabilité que le gouvernement grec fasse marche arrière sur la question des salaires et des retraites. Les employés et les retraités ont assez souffert. Il est venu maintenant le temps de la redistribution et du partage équitable des charges. Il est venu le temps pour ceux qui jusqu’à présent ne payaient pas, de payer maintenant.
Mesdames et Messieurs,
Nous négocions avec persévérance et détermination pour arriver à un accord global incluant l’ensemble des mesures nécessaires pour assurer la croissance et l’accès rapide de la Grèce aux marchés. Ceci est le plan de réformes que nous discutons. Nous n’avons rien à cacher au peuple grec. Nous sommes francs. Il n’y a pas de bluff et nous avons des objectifs précis.
Toute autre proposition constituerait une répétition des impasses et des erreurs délibérées que certains membres des institutions ont par ailleurs admis publiquement par le passé – je rappelle le débat sur les multiplicateurs- dans le cadre d’ une tentative de réduire les réactions sociales. Mais l’aveu public, pour être crédible, doit être exprimé dans la pratique et non seulement en paroles.
Le plan présenté par notre gouvernement dans le cadre des négociations, je l’avoue, n’est ni radical, ni présomptueux, ni agressif. Le plan de négociation de notre gouvernement est tout simplement réaliste et viable. Nous invitons la partie d’en face, après cinq années consécutives d’objectifs irréalistes et d’échecs continus, à rejoindre finalement le réalisme.
Nous appelons aussi au ralliement vous toutes et vous tous, et en particulier la grande majorité sociale qui nous fait confiance et dont les intérêts et les aspirations guident et motivent tous les jours notre travail. Ensemble, nous pouvons non seulement défendre les lignes nationales de négociation, mais aussi construire l’avenir d’une société juste et une économie qui se redresse et se développe. Parce que notre pays dispose d’un potentiel productif inépuisable, que nous devons mettre en valeur pour sortir de la crise avec dignité et avec la tête haute.
Alexis Tsipras, 15.05.2015
Traduction : Vassiliki Papadaki.
SOURCE : http://syriza-fr.org/2015/05/19/discours-prononce-par-a-tsipras-lors-d...
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