Le plan secret de l'Europe pour sécuriser la Libye

par Yvan Catel  -  22 Novembre 2013, 18:15

Le plan secret de l'Europe pour sécuriser la Libye

22 novembre 2013 | Par Carine Fouteau (source Médiapart)

Les pays de l'Union européenne investissent des centaines de millions d’euros pour renforcer les frontières libyennes, de peur que l'instabilité de ce pays n'enflamme la région et n'encourage les migrations vers le vieux continent. Mediapart s'est procuré un rapport confidentiel de la diplomatie bruxelloise qui détaille l'ensemble des actions engagées pour « sécuriser » la Libye.

éfaillance des institutions, concurrence entre groupes armés, frontières poreuses, trafics en tout genre : les États membres de l’Union européenne s’inquiètent au plus haut point du chaos régnant en Libye depuis la chute de Mouammar Kadhafi. Ils y investissent des centaines de millions d’euros pour tenter d’éviter que les perturbations ne s’étendent à l’ensemble de la région déjà passablement instable. Et pour empêcher les migrants d’arriver sur les côtes européennes, ils essaient de les bloquer en amont. Mediapart s’est procuré un rapport non public du Service européen pour l’action extérieure (SEAE), le corps diplomatique de l’Union européenne, représenté par la Britannique Catherine Ashton, qui détaille les multiples actions engagées pour « sécuriser » ce pays.

Au même titre que les armes et la drogue, les personnes fuyant la guerre ou la misère sont considérées comme des éléments d’insécurité. Au moment où les dirigeants européens s’émeuvent du sort des naufragés de Lampedusa, ils finalisent le déploiement d’une mission – EUBAM – dont l’un des objectifs principaux est de renforcer les frontières extérieures libyennes (maritimes au nord sur 1 800 kilomètres, terrestres au sud, à l’est et à l’ouest sur 4 000 kilomètres et aériennes). Des opérations de formation des forces de l’ordre (policières et militaires) sont prévues à grande échelle, ainsi que du conseil à l’acquisition d’équipements de surveillance.

Dans le cadre de relations bilatérales, des pays comme l’Italie et la France sont en première ligne, Rome allant jusqu’à fournir directement du matériel, tel que des bateaux, des véhicules 4×4, des détecteurs de métaux ou des systèmes de contrôles électroniques. Malgré la recrudescence des violences – plus de 40 Libyens ont été tués et des centaines blessés vendredi 15 novembre à Tripoli lors d’une manifestation –, la mission n’est pas remise en cause, selon le SEAE interrogé par Mediapart.

Ce rapport de plus de 200 pages (le consulter dans sa version anglaise), daté du 18 avril 2013, que la diplomatie bruxelloise a voulu garder confidentiel parce qu’il recèle des informations stratégiques susceptibles de « porter atteinte aux intérêts de l’UE ou de l’un ou de plusieurs États membres » selon la terminologie officielle, dresse un état des lieux d’un pays au bord de l’anarchie. Pas moins de 240 000 ex-combattants attendent une forme de « récompense » à la suite de leur participation au renversement du régime précédent. Parmi eux, 20 000 ont joué un rôle décisif, mais presque tous espèrent être intégrés dans les actuelles forces de sécurité. Certaines brigades nourrissent des ambitions politiques : elles veulent peser sur l’avenir du pays et refusent de rendre les armes.

« Le gouvernement ne dispose pas du monopole de la force en Libye », insistent les rédacteurs du rapport. La situation aux frontières est particulièrement dégradée. Après une mission de repérage conduite entre le 1er mars et le 31 mai 2012, les autorités européennes reviennent avec la conviction que les agents chargés du contrôle des frontières, qu’ils soient policiers, militaires, issus de « brigades révolutionnaires » ou de groupes armés locaux, sont globalement incompétents – il leur est reproché de « ne pas connaître les lois en vigueur et la nécessité de les mettre en œuvre ».

D’autres griefs sont avancés : les opérations de contrôle, quand elles ont lieu, ne sont pas coordonnées, le commandement central n’exerce plus de pouvoir sur le personnel excentré et les infrastructures sont vétustes quand elles ne sont pas inexistantes. Dans le collimateur : les 4 000 gardes frontières (sous la tutelle du ministère de l’intérieur), chargés de « lutter contre l’immigration illégale », et les 6 300 douaniers (ministère des finances), supposés « combattre la contrebande ». À l’exception de deux points d’entrée, l’un avec l’Égypte, l’autre avec la Tunisie, la plupart des zones de passage sont considérées comme inadaptées. Seuls quatre endroits sont équipés de scanners, et encore sont-ils de « mauvaise qualité ». Les infrastructures pour détecter la drogue et les armes manquent.

Des dysfonctionnements sont également observés dans l’organisation des 9 000 gardes mobiles (ministère de la défense), corps nouvellement créé pour soutenir les « opérations de stabilisation militaires » et surveiller les zones sur une bordure de 50 kilomètres longeant les frontières. Dans le sud-ouest, souligne le rapport, la zone contrôlée par ces troupes est possiblement infiltrée par le groupe terroriste Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi). La Marine, avec ses 6 500 hommes, s’en tire mieux. Elle seule est créditée d’un semblant de professionnalisme, même si au bout du compte son action est estimée « très limitée » au regard des 80 lieux de départ de migrants répertoriés et de l’absence de radar pour surveiller les côtes. Ses opérations de contrôle s’étendent jusqu’à trois miles nautiques au large du rivage. Elle dispose de quatre bateaux de patrouille et de plusieurs « petits bateaux », la plupart desquels sont en « mauvaise condition et inutilisables ». Elle dispose aussi d’un avion et de deux hélicoptères ayant « besoin de maintenance ».

Ces infrastructures ne sont pas de nature à empêcher les migrants de rejoindre l’Europe, via Malte ou l’Italie : en 2013, environ 32 000 personnes, originaires de la Corne de l’Afrique pour la majorité d'entre elles, ont été « détectées » par l’agence de surveillance des frontières Frontex, après avoir embarqué en Libye ou en Tunisie. Les départs se sont accélérés à la suite des bouleversements politiques qu’ont connus les pays de la rive sud de la Méditerranée en 2011. Craignant que la fragmentation du pouvoir ne se traduise par plus de trafics, les Européens n’ont pas tardé à réagir. Dès la fin de l’intervention militaire sous l’égide de l’OTAN, il a été question d’« aider » la Libye à assurer une « gestion intégrée de ses frontières ». En septembre 2011, en marge d’une réunion à Paris, l’ONU, la Banque mondiale, le FMI et l’UE se sont mis d’accord sur un partage des tâches (frontière, sécurité, économie, finances publiques et société civile). En février 2013, une conférence, de nouveau organisée à Paris, a confirmé cette orientation.

Les sommes mises à disposition sont importantes. Le Service européen pour l’action extérieure estime à 95 millions d’euros le montant de l’enveloppe consacrée par l’Union européenne à la Libye, principalement pour la sécurité et la gestion des migrations, dans le cadre de sa politique de « voisinage », « stabilité » et « développement ». Une rallonge de 25 millions d’euros est envisagée pour le second semestre de cette année. Le budget de 30,3 millions d’euros annuels nouvellement engagé pour « EUBAM Libye » vient en plus. Le rapport décrit précisément les priorités de cette mission qui se veut opérationnelle : identifier les besoins les plus pressants en matière de sécurité frontalière, conseiller aux autorités les équipements à acquérir et les former à leur usage, entraîner des bataillons de policiers, de militaires et de douaniers chargés de la surveillance des frontières, travailler en liaison avec les services de renseignement et améliorer le fonctionnement de la chaîne de commandement et la coopération avec les pays voisins.

« Demain, peut-être que l’Europe ne sera plus européenne »

Actuellement composée d’une quarantaine de personnes, cette mission basée à Tripoli a commencé ses travaux en mai 2013. Programmée pour durer deux ans, elle devrait compter jusqu’à 111 membres. Ses activités sont ralenties par la multiplication des troubles : l’équipe évite pour l’instant les déplacements hors de la capitale – ses membres travaillent et sont logés à l’hôtel Corinthia, celui-là même où le premier ministre libyen a été récemment kidnappé. Étant donné les risques encourus, il n’est pas prévu de faire venir les familles des agents recrutés. À moyen terme, l’objectif est de se rendre dans le sud afin de « soutenir » les forces de l’ordre patrouillant dans la zone sahélienne, sous la domination des Toubous et des Touaregs.

Carte de la Libye reproduite dans le rapport.

« La situation s’est tendue avec l’enlèvement du premier ministre, mais la mission n’est absolument pas remise en cause », assure une source européenne. Des formations ont commencé à l’aéroport international de Tripoli pour améliorer les contrôles d'identité et des douanes ; les officiels en charge des questions d’immigration et de sécurité sont « assistés » par des experts européens pour mettre à plat et réorganiser la chaîne de commandement ; les chefs des administrations bénéficient de séminaires sur la « gestion intégrée des frontières ». « Nous ne fournissons pas de matériel, indique cette source. Les Libyens sont demandeurs, mais nous ne souhaitons pas nous engager sur cette voie. »

Quelques initiatives sont prévues pour encourager les autorités à prendre en compte les droits de l’homme dans leurs procédures, mais l’approche générale est militaro-sécuritaire, dans la mesure où l’interpellation des trafiquants et des migrants « illégaux » est la priorité. En ce sens, les opérations menées par EUBAM sont complémentaires de celles de Frontex (89 millions d’euros en 2012) et d’Eurosur (244 millions entre 2014 et 2020), le tout nouveau système de surveillance des frontières. Chacun à leur manière, ces trois dispositifs visent à renforcer les contrôles.

Dans le cadre de relations bilatérales, divers États prennent leur part dans ce verrouillage. L’Italie, pour des raisons historiques (liées à l’histoire coloniale) et géographiques (découlant de la proximité), est sur la brèche, avec au moins 280 millions d’euros dégagés sur une année. En plus de l'achat de matériel et des formations nécessaires à son utilisation et son entretien, ce pays se propose de restaurer les patrouilles maritimes libyennes, d’aider au « management » des migrants et d'apporter son appui aux garde-côtes, aux douaniers et aux policiers chargés de la vérification des documents de séjour et des activités anti-drogues.

La France, de son côté, cible ses actions sur les douanes, la protection des personnalités, la Marine, l'aviation et le déminage. Cela passe par des cours aux agents des services des douanes en partenariat avec l’Institut français de Tripoli, des entraînements pris en charge par le ministère de l’intérieur français au métier de “garde privé” de VIP et des formations de pilotes à l’École de l’air de Salon-de-Provence (pour des durées de quatre ans), d’officiers de la Marine à Toulon (seize mois) et d’officiers à l’École de guerre à Paris.

Hors UE, d’autres pays participent. En raison de sa connaissance des enjeux migratoires avec le Mexique, le département d’État américain contribue à différentes opérations à hauteur de 20 millions de dollars. La Turquie, la Jordanie, le Qatar et les Émirats arabes unis mettent au pot, soit en formant des policiers ou des militaires libyens, soit en envoyant des équipements spécifiques. Le site EUobserver.com, qui a également eu accès au rapport émanant du SEAE, souligne que ces investissements ne sont pas « philanthropiques ». Les États sont en compétition pour placer leurs entreprises. Les ressources pétrolières libyennes ainsi que les possibles débouchés technologiques aiguisent la concurrence.

Évincé de l’Irak et sur le point de l’être d’Afghanistan, le secteur privé de la sécurité est en ordre de bataille pour décrocher le contrat de sécurisation de EUBAM. Une dizaine de sociétés seraient en lice, selon les sites Intelligence Online et Maghreb Confidentiel : les britanniques AKE Group (via sa filiale Global Skills), Control Risks, G4S, Hart, Aegis et Blue Hackle, les français Arcos, Geos, Amarante et Gallice, le canadien GardaWorld, ainsi que Argus Security, enregistré à Chypre. L’enjeu n’est pas négligeable puisque la mission prévoit de consacrer entre 20 et 25 % de son budget à la seule protection de son personnel, selon ces sites.

Le business de la sécurité et du contrôle des frontières n’est pas nouveau. Mouammar Kadhafi est le premier à avoir compris que la question migratoire était centrale pour l’UE et à en avoir fait un sujet de chantage. En août 2010, il avait exigé 5 milliards d’euros à l’Union européenne, faute de quoi il avait menacé de ne plus faire barrage aux Africains subsahariens. « Demain, peut-être que l’Europe ne sera plus européenne et même noire car ils sont des millions (d’Africains) à vouloir venir », déclarait-il à Rome lors d’une cérémonie avec Silvio Berlusconi, évoquant le spectre d’« invasions barbares ». En partie entendu, le leader libyen a pu, à différents moments, accroître les contrôles aux frontières maritimes, mais il n’est jamais parvenu à les rendre aussi étanches que les États membres de l’UE l’auraient souhaité.

L’immense frontière terrestre, qui s’étend sur des zones désertiques, n’a quant à elle jamais fait l’objet de surveillance efficace : armes, munitions, drogue, migrants et médicaments contrefaits y circulent depuis des années. La mort de Kadhafi n’y a rien changé, elle a même empiré la situation en donnant davantage de latitudes aux milices et aux tribus locales organisant les trafics.

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